France > Maroc 2014

2 mois, 4000 km, partant de chez moi, pour aller découvrir le Maroc, en passant par l'Espagne.

Bilan - J’ai rencontré qui ?

OCTOBRE 2014

Et finalement, j’ai rencontré qui ?

Lorsqu’on voyage à vélo, on fait un voyage rural. On visite la campagne et les villages. Les grandes villes sont des points de repos. J’ai donc rencontré beaucoup d’agriculteurs, des gens qui possèdent et travaillent des terres et élèvent des bêtes, que ce soit en France, en Espagne ou au Maroc. Mais c’est bien au Maroc que j’ai trouvé la campagne la plus vivante, et la plus accueillante. En France et en Espagne, les agriculteurs vivent regroupés dans les villages, et pas forcément près de leur exploitation, ce qui rend les campagnes plutôt vides d’hommes. C’est en Espagne que j’ai trouvé la campagne la moins peuplée et la moins vivante, avec des petites villes resserées (pour créer de l’ombre) plutôt que des villages, et entre, de grands espaces. Autrement dit pour le voyageur que je suis : peu d’occasion de trouver une petite ferme en bois accueillante et des locaux dehors que je pourrais aborder. Notre jolie France a une campagne plus charmante, plus accueillante, des villages plus typiques, mais moins de beaux et grands espaces dégagés qu’en Espagne, donc plus monotone à parcourir et à camper. Le Maroc possède les deux : une campagne vivante, des paysages magnifiques, des grands espaces, de la vie sur la route, et une véritable culture d’accueil.

Bien entendu je ne découvre rien, toutes ces choses doivent être écrites dans les livres de géographie, mais mes amis, il est bien différent de le vivre, de se l’approprier.

Alors, pendant ces jours de vélo, ces jourées à 90km, j’ai rencontré qui, j’ai dormi chez qui ? Et c’étaient qui ?

En France, j’ai dormi dans la grange d’agriculteurs qui travaillent dans les champs du lever au coucher du jour, sur leurs tracteurs, ou à la traite des vaches. J’ai rencontré des villageois en plein concours de pétanque, et un monsieur qui rebâtissait la maison de son père. J’ai croisé la route de dizaines de randonneurs qui s’étaient donné le défi d’aller à Compostelle à pied. J’ai sympathisé avec les gérants d’un chalet d’altitude et y ai donné un petit concert pour les randonneurs du soir. Enfin : les rencontres en voyage peuvent se faire aussi de l’intérieur puisque j’ai aussi pu connaître mieux Frangin en vivant 7 jours de route ensemble.

En Espagne, j’ai vu des plantations d’oliviers à perte de vue, j’ai été invité une fois chez leurs exploitants Antonio et Carlos (qui logeaient en ville). Ils ont travaillé en Allemagne puis sont revenus s’installer au pays. J’ai vu beaucoup de maisons abandonnées, beaucoup de panneaux “se vende”, et des quartiers entiers désertés à l’approche ou la sortie des villes.

Au maroc, j’ai été invité presque tous les soirs dans le foyer de familles. Tous exploitaient un bout de terre et des bêtes. Mon premier soir dans le pays, j’étais invité chez Driss et sa famille de cinq enfants. Cette famille vit de cultures, menthe et olives qu’ils vendent au souk le mardi, et ils possèdent quelques vaches et des poulets. C’était une famille souriante, unie qui avait l’air de se contenter de ce qu’elle avait. Driss m’a assuré qu’il était heureux avec ce qu’Allah lui avait donné. Près de Richd j’ai été invité chez Ahmed, qui a quelques champs de blé, et qui travaille dans un magasin en ville pour compléter ses revenus. Comme moi, il s’est levé à 6h le lendemain matin pour aller en ville. Dans les gorges du Dadès j’ai été invité chez Lahssen et sa famille. Aux abords de la rivière qui passe dans les gorges, eux aussi ont leurs carrés de plantations : figues que nous avons ramassées ensemble et qu’ils font ensuite sécher pour revendre au souk, et de l’herbe pour animaux. Son fils aîné de 35 ans Mohammed (est-ce que tous les aînés doivent s’appeler Mohammed dans les familles Musulmanes ??) vit dans ce même foyer, avec sa femme et son bébé. La région étant touristique, lui travaille dans un hôtel de la ville voisine, il prépare les petits déjeuners des touristes. Un midi à attendre que le soleil redescende pour repartir, je l’avais passé à l’ombre du camion de Youness. Il a mon âge et travaille pour une société de BTP. Son camion tombé en panne, il devait attendre toute la journée un réparateur qui venait de Casa. Nous avons rapidement sympathisé et l’Imam du village où nous étions nous avait apporté un thé. Youness a cependant un diplôme de soudeur qu’il aimerait mieux exploiter. Un autre de ces midis, je l’avais passé avec Ahmed qui possède une grande exploition d’oliviers le long de l’oued, j’ai partagé un Tajine avec lui et ses ouvriers qui s’occupaient de la récolte. Beaucoup d’agriculteurs, qu’on parle la même langue ou pas, m’ont fait comprendre que l’été a été difficile car très sec. Et lorsqu’il a plu quand je roulais, j’étais content pour eux. Il y a eu aussi cet autre midi dans le désert ou la meilleure ombre que j’avais pu trouver était sous le pont d’une rivière asséchée. Un berger qui passait par là avec son troupeau, à l’heure la plus chaude de la journée m’avait proposé de le suivre jusqu’au prochain oued qui lui coulait. Nous avons peu parlé mais j’ai pu vivre une partie de son quotidien qui consistait à marcher seul une heure pour emmener boire ses moutons. Logique pour un berger non ? Oui, mais il fallait le vivre pour se l’approprier. Pas simplement le voir, le vivre. C’est pour cela qu’on voyage. Quelle maison possède-t-il  ce vieux berger édenté du désert ? Gagne-t-il assez d’argent pour lui même ? Enfin, tous les jours, sur la route j’ai rencontré des tas de vendeurs qui font tourner leur petit business sous un petit bout de tôle.

Les Marocains de la campagne chez qui je suis allé vivent dans de modestes maisons bâties en terre sèche avec plusieurs pièces, vides de meubles mais parsemées de tapis et coussins. Parfait pour accueillir son prochain. Quand on a peu, quand on vit simplement, et il est plus naturel d’inviter. Ils semblent travailler la journée à un rythme plus tranquille que nous, mais la notion de vacances leur est étrangère. J’ai vu beaucoup de femmes rester à la maison, mais j’en ai aussi beaucoup croisé le matin à pied sur la route, qui se rendaient dans les champs. Certaines ont partagé le repas qu’elles avaient préparé avec moi et les papas, d’autres non. Certaines me parlaient, d’autres se cachaient. La maison était souvent également partagée avec les grands parents, trois générations dans la maison. Pas de retraite au Maroc à moins d’avoir travaillé pour l’état, donc pas de retraite pour les paysans : on construit une maison, on y élève ses enfants qui nous y prendront en charge quand on sera trop vieux. Nous mangions la plupart du temps un tajine au poulet avec du pain, sans couverts. La douche était toujours une salle d’eau avec des seaux. Certains mélangeaient l’eau froide à de l’eau chauffée à la théière pour avoir une douche tiède. Je n’ai pas toujours vu l’eau courante sur les routes du Maroc, même au bord de certaines routes nationales. Dans ces cas là on va chercher l’eau au puits du coin en chargeant un pauvre âne de plusieurs bidons, ou dans leur puits personnel au fond du jardin. L’électricité : je l’ai toujours trouvée. La télévision : toujours.

Je n’ai pas rencontré de gens misérables, pas plus que pendant dix mois de voyage en Eurasie. Je n’ai vu que des gens qui bossent. Tous ont une activité, ça fourmille. Mais pas de retraite quand on est un petit agriculteur indépendant qui vend sa production au souk, ou un petit vendeur, pas de sécurité sociale non plus. Pour les enfants, l’école n’est pas obligatoire. Les enfants peuvent rester travailler avec leurs parents. Rares sont ceux qui ont obtenu le bac en campagne. Et ceux qui font des études, ils sont partis en ville.

Et alors voilà. J’ai rencontré tous ces gens, Français, Espagnols, Marocains. Et ma question est toujours la même, toujours : ces gens sont-ils heureux ? Certains sont-ils plus heureux que d’autres, plus ou moins heureux que dans nos vies de pays riche ? Est-ce que le plus riche est le plus heureux ? Sûrement pas, mais n’allons pas non plus affirmer le contraire. Est-ce que celui qui se sent le plus libre est le plus heureux ? Ou ceux qui ont une famille unie ? Bref, les voyages et rencontres éveillent à ces questions.