AmériqueduSud2017

Découverte de l'Amérique du Sud 2017

Argentine - Abra Del Acay

Après trois jours de traversée de la Cordillère, de retour dans les hauteurs, entre salars et volcans, j'avais passé la frontière Argentine et atteint le poussiéreux village de San Antonio de Los Cobres, où je m'étais accordé une confortable auberge pour la nuit. Je ne voulais cependant pas encore prendre de jour de repos car mon objectif était toujours Cafayate. De là, deux routes étaient possibles.

Choisir : le quotidien du voyageur. Ce sont des aventures différentes qui nous attendent sur chacune des routes, et forcément une suite de causes et conséquences qui influera sur la totalité du voyage. Partez dix minutes plus tard et la série de vos rencontres et de vos spots du soirs, de vos lieux de pause, ne sera pas la même que dix minutes minutes plus tôt.

Alors ? Poursuivre la route ashpaltée toute en descente vers la Salta, la grande ville régionale, par une route dont on m'a assuré qu'elle était splendide ? Ou emprunter le chemin de terre qui démarre par le passage d'un col à 5000m et qui descend ensuite sur 200km de vallée vers Cafayate. Vous avez dit col à 5000m ? J'y vais. Depuis le Sud Lipez, je me suis apparemment enfin libéré de mes appréhensions des pistes en solitaire. Je sais que la beauté, l'aventure, l'authenticité, la quiétude, sont là. Je ne fais plus le choix de la route sécurisante.

Parti de San Antonio à 3800m d'altitude, je rattrape rapidement ma piste de terre et bifurque plein Sud. Il s'agit en fait de la fameuse Ruta 40, qui traverse le pays tout en longueur le long des montagnes. Longue route où l'on croise des voyageurs, donc. En effet, la première borne que je trouve indique le km 4626, je suis tout au Nord.

Ce départ de piste s'avère difficile, entre sable et ondulations, montée légère et vent de face - lenteur. Une heure avant la nuit, j'ai atteint 4200m, je plante ma tente derrière un relief qui me cache  assez bien de la route, bien que je n'entendrai aucune voiture passer ce soir-là. Je prends mon habituelle douche avec deux bouteilles d'eau, réchauffe des nouilles instantanées,  je rentre dans la tente quand il fait noir, visualise et trie mes vidéos du jour, lis un peu. J'observe le ciel étoilé de cet hémisphère, me glisse dans le duvet et le recouvre du poncho en laine de lama que je m'étais promis d'acheter suite à mes nuits gelées du Sud Lipez. Le silence autour est rassurant, la fatigue vient, je m'endors. Nuit tranquille. J'ai un col à monter demain.

Me voilà fraichement levé, face mon col. L'État de la piste s'est heureusement amélioré pour la montée, la surface est plus lisse et ferme. Patience, mouliner, petites pauses solitaires. Je fais fuir des vigougnas, ces espèces de lamas sauvages que je croise toujours dans les hauteurs. Je crois que je suis en forme et très acclimaté, je termine le col tranquillement sans aucune gène de mon souffle. Là haut souffle un vent de folie. Je crains que mon téléphone s'envole lorsque je prends des photos, je le tiens fermement. Jubilation intérieure : je l'ai fait. Mon col le plus haut. Il indique 4995m, mais vous m'autoriserez à dire 5000 ?

La descente, sauvage, facile. Le vent faiblit avec la descente. Mes doigts de pieds sont gelés, je dois faire pause en tailleur pour les réchauffer entre mes cuisses. Je m'arrête plus loin pour une pause drone, ratée. Le pauvre appareil lutte pour se stabiliser contre le vent et répond à peine à mes commandes, il manque de se crasher dans le vide ! J'aurai essayé mais je ne ré-essaierai pas par tant de vent.

De 5000m, mon objectif est Cafayate à 1650m sur 250km de la Ruta 40. Ca promet une belle descente dans la vallée ça ! La route est sauvage et je croise très peu de véhicules. Progressivement je retrouve la végétation, des petites herbes, puis des cactus, des petits animaux, des insectes volants, des habitations, des ruisseaux. La vie. Le lendemain, des cactus géants, des arbres ! Des villages. Et j'observe derrière moi s'Éloigner lentement la chaîne de montagne enneigée d'où je viens. En un jour de descente, je suis me suis retrouvé au Far Ouest. Sable, soleil, cactus, roches rougeâtres, petits canyons. L'Amérique du Sud est surprenante de diversité, et encore, je n'ai pas visité la jungle.

J'avais crié victoire trop tôt. Parce-qu'on descend une vallÉe le long de sa rivière, on imagine que ça va être le bonheur sur deux roues, mais les derniers 100km de cette piste furent les plus mauvais de ce voyage. On parle toujours mentalement bien sûr. La clé du moral c'est l'information. Le pire, donc, c'est quand on est pas au courant du mauvais état d'une piste sur laquelle on pensait avancer tranquillement. Retour au Sud Lipez, retour sur des pistes ensablées, gondolées, l'instabilité et les chocs répétés. Quand les roues s'enfoncent dans le sable, il faut redoubler d'effort pour avancer. Quand je peux observer derrière moi ma trace trop nettement, c'est mauvais signe. Le vélo glisse, je pédale littéralement dans la semoule. Le tout dans des séries de montées-descentes très sèches. Heureusement, venant des altitudes, je suis plein d'EPO et les petites montées, je les bouffe. Le vent de face s'y met. J'enrage par moments pour expulser la colère accumulée, je gueule, j'insulte la piste - qui d'autre blâmer sinon ?
Par endroits, la piste redevient roulable, calme et stable, elle accroche. Alors, mes pensées s'envolent. L'esprit passe en pilote automatique. Mes réflexes me font éviter les gros cailloux pendant que je suis transporté ailleurs par la musique dans mes écouteur qui transcende le moment. Brutalement, je suis sorti de mes rêves par la mauvaise piste qui revient. Coup de frein, retour dans le sable, ou secoué par les cailloux. Coup de brouillard sur mes divagations. Idées noires, concentration sur l'effort. J'enrage.

Bien plus qu'à ma sortie du Sud Lipez, j'ai béni le retour de l'asphalte sous mes roues 30 km avant ma ville étape Cafayate. Je les avale joyeusement à pleine vitesse, j'écrase les pédales sur des vitesses hautes en "mode sportif", dopé par des semaines en altitude.

 

Retour aux altitudes basses. Je n'Étais pas repassé sous les 2000m depuis le début du voyage ! J'aimerais voir ce que je donne en course à pied, mais je sais que les crampes aux cuisses me prendront. Je me repose alors dans une auberge camping à Cafayate, en planifiant la portion finale de mon voyage, direction Santiago !